DÉFRICHEMENT

(Agriculture). Lorsqu’on veut mettre en culture une friche qui a longtemps servi de pâture aux animaux, il suffit presque toujours, après l’avoir assainie par des saignées ou par un bon système de drainage (Voy. ce mot), de lui donner à la fin de l’hiver un seul labour à la charrue, après lequel on l’ensemence en avoine : puis, selon le degré de fertilité du sol, on recommence, l’année suivante, à semer de l’avoine, toujours sur un seul labour, ou bien on donne une jachère pendant laquelle on fume la terre. Après cette jachère, on peut semer soit du froment, soit du seigle, et établir ensuite un assolement régulier.

Lorsque la terre à défricher est une lande, ces moyens seraient insuffisants : il faut alors employer l’écobuage (Voy. ce mot), ou bien avoir recours au noir animal dont l’emploi est beaucoup moins coûteux. Dans ce dernier cas, on commence, avec une forte charrue pourvue d’un soc forgé et aciéré, et attelée de 6 ou 8 bœufs, par donner au printemps un labour profond à la brande qu’on laisse ensuite toute l’année dans cet état. Lorsqu’en juillet et août l’herbe a repoussé dans les raies, on la fait pâturer par les bestiaux, en ayant soin de ne les conduire que lorsque la terre est suffisamment sèche. Au printemps suivant, on donne plusieurs hersages énergiques en long, en biais, et en travers, avec la herse à dents de fer lourdement chargée et attelée de 4 bœufs. Ce hersage est suivi, avant la Saint-Jean, d’un labour en travers après lequel on recommence à herser, mais seulement en septembre, à l’approche des semailles. Tout en s’efforçant de rendre le terrain aussi uni que possible, il ne faut pas se préoccuper des gazons roulants qui ne sont pas réduits encore, et dont la surface du sol est abondamment parsemée. Dans les derniers jours de septembre, on procède aux semailles du blé. Si la terre défrichée est un sable léger, on ne peut y semer que du seigle. Dans un sol de consistance moyenne, et à plus forte raison dans une terre forte, on peut semer du froment. — Le point essentiel est de se procurer du bon noir animal, avec des terres de bruyère ou des terreaux. Il faut 4 hectol. et demi de noir animal par hectare. On commence par le pulvériser avec soin en le battant au fléau sur une aire de grange. On l’humecte ensuite, avec du jus de fumier, ou mieux, avec du sang de boucherie. On roule ensuite par petite partie (1 hectol. à la fois), le grain destiné aux semailles, dans ce noir ainsi humecté, de manière que la semence en soit bien enveloppée de toutes parts. Lorsque le grain est ressuyé, on renouvelle l’opération ; on recommence ordinairement une 3e fois pour absorber avec les 2 hectol. de semence nécessaires pour emblaver un hectare, les 4 hectol. et demi de noir animal. Cette opération est connue sous le nom de pralinage. Comme le pralinage a triplé le volume du grain, il faut le semer en 3 fois, c.-à-d. passer 3 fois à la même place, en prenant chaque fois la semence à pleine main. On sème sur la terre telle qu’elle est restée après le dernier hersage ; la semaille est enterrée par un labour superficiel, au moyen de la charrue à deux versoirs, ou avec l’araire. Après ce labour, qui a mis la pièce en billons bombés et étroits, on tire en travers, avec la même charrue, des raies d’écoulement partout où elles sont nécessaires pour assainir le sol, et tout travail est fini jusqu’à la moisson. Après la moisson, les billons sont rompus avec la charrue à un seul versoir et le sol est façonné en planches plates que l’on ameublit par des hersages énergiques, renouvelés plusieurs fois à 15 jours d’intervalle. Puis, à la fin de septembre, on sème un second blé, en mettant 5 hectol. de noir au lieu de 4,50. La seconde année, on peut sans crainte semer du froment.

Après avoir ainsi obtenu deux blés, ou un seigle et un blé, d’une lande défrichée, on peut, la 3e année, semer de la vesce d’hiver avec 4 hectol. de noir seulement. Si cette vesce est récoltée en fourrage vert, on peut encore obtenir une 4e récolte en avoine d’hiver, toujours avec 4 hectol. de noir ; mais il faut s’en tenir là. On doit même s’arrêter après la récolte de la légumineuse, si on a laissé cette dernière venir à graine. Quoi qu’il en soit, après la 3e ou après la 4e récolte, on donne une jachère complète à la terre. Pendant ce temps, il ne faut pas marner et fumer abondamment. Il faut aussi se garder de marner ou de chauler la lande soumise au défrichement, pendant tout le temps qu’on fait usage du noir ; le marnage, loin d’augmenter la fertilité du sol, neutraliserait l’effet du noir dont la base est le phosphate de chaux.

À la suite de la jachère traitée comme il vient d’être dit, le parti le plus avantageux à tirer d’une lande défrichée est de semer dans la céréale d’hiver un trèfle rouge, auquel on adjoint pour un tiers du trèfle blanc et quelques bonnes espèces de graminées telles que la fléole, le ray-grass d’Italie, la houque laineuse, le fromental, le vulpin des prés qui, en prolongeant la durée du trèfle, donnent toutes un fourrage abondant et très nourrissant. On laisse subsister ce trèfle pendant 3 années dont la dernière doit toujours être pâturée ; au bout de ce temps, on peut obtenir deux belles récoltes de céréales sans engrais, puis entrer dans un assolement régulier. Voy. Assolements.

Défrichement (Économie forestière). Un bois est dégénéré lorsqu’on l’a laissé se dépeupler de bonnes essences ; quand celles-ci sont presque partout remplacées par des morts-bois, comme sureau, genévrier, genêts, bourdaine, viorne, épine, etc., ou que les souches sont usées sans avoir été remplacées, à mesure qu’elles périssaient, par de nouvelles souches ménagées dans le jeune plant. Il y a dans ce cas deux mesures à prendre pour remettre le sol en valeur, le repeuplement (Voy. ce mot) et le défrichement. Les ouvriers employés au défrichement d’un bois, sont payés à la tâche ou à la journée, ou bien ils reçoivent pour salaire le produit du défrichement. Dans les deux cas, ils doivent être surveillés de près pour que leur travail soit bien exécuté. Le défrichement d’un bois est plus facile lorsqu’il a lieu en même temps que la coupe, parce que lorsqu’un arbre ou un brin de taillis est encore debout, il sert de levier pour opérer l’arrachage de sa souche. Quand toutes les souches sont extraites, il ne reste plus qu’à les fendre et à les débiter pour le foyer. On arrache avec le plus grand soin toutes les racines, grosses et petites, qui courent entre deux terres ; il est opportun de déterrer également les blocs de pierre et les roches qui pourraient nuire à la culture. Lorsque les souches et les racines de toute nature sont arrachées, débitées et cordées, on nivelle le terrain avec la pioche en se servant pour combler les vides qu’occupaient les culées, de la terre relevée tout autour des trous ; on a soin de remplir le fond des trous avec les pierrailles qui ne valent pas la peine d’être enlevées et la terre qui provient elle-même du fond de chaque trou, réservant celle de la surface pour la répandre en dernier lieu. Il est à propos de pratiquer des fossés là où les pentes en indiquent le besoin, afin de faciliter l’écoulement des eaux.

On donne habituellement aux cordes de souches la forme de pavillons cubiques de 1m,30 sur chaque face. Leur contenance est de 2 stères, 3. On peut retirer en moyenne 50 pavillons semblables d’un hectare de défrichement. Ils se vendent sur le terrain, selon les localités, de 6 à 10 fr., ce qui donne une rentrée totale de 300 à 500 fr. — Un défrichement de vieille forêt exige en moyenne, par hectare, de 200 à 360 journées de travail. Le nombre des journées varie naturellement en raison de la quantité de souches à arracher.

Défrichements (Législation). Les propriétaires peuvent défricher, comme ils l’entendent, leurs terres vaines et vagues, et celles en friche ; ils n’ont, pour cela, besoin d’aucune autorisation. Ils doivent seulement respecter les droits de pâturage ou autres attribués à des tiers par des titres. Les terres défrichées sont, pendant un certain temps, l’objet d’une diminution de l’impôt foncier. Voy. Contribution foncière.

Le défrichement des bois présentant des inconvénients nuisibles à l’intérêt public, il n’est pas abandonné à la libre volonté des propriétaires. Aucun particulier ne peut arracher ou défricher ses bois qu’après en avoir fait préalablement la déclaration à la sous-préfecture, au moins 4 mois d’avance, durant lesquels l’administration peut faire signifier au propriétaire son opposition ; le préfet statue dans les 6 mois sur l’opposition, sauf recours au ministre des finances. Si, dans les 6 mois après la signification de l’opposition, la décision du ministre n’a pas été rendue et signifiée au propriétaire, le défrichement peut être effectué (C. forest., art. 219). — L’opposition au défrichement ne peut être formée que pour les bois dont la conservation est reconnue nécessaire : 1° au maintien des terres sur les montagnes ou sur les pentes ; 2° à la défense du sol contre les érosions et les envahissements des fleuves, rivières ou torrents ; 3° à l’existence des sources et cours d’eau ; 4° à la protection des dunes et des côtes contre les érosions de la mer et l’envahissement des sables ; 5° à la défense du territoire dans les limites de la zone frontière ; 6° à la salubrité publique (art. 220). — En cas de contravention aux prescriptions ci-dessus, le propriétaire est condamné à une amende calculée à raison de 500 fr. au moins et 1 500 fr. au plus par hectare de bois défriché, et, en outre, à rétablir les biens en nature de bois dans le délai fixé par le jugement et qui ne peut excéder 3 années (art. 221). Ces condamnations ne seraient pas encourues pour des arrachis ou défrichements partiels qui n’auraient pas pour but de dénaturer la propriété, mais de faciliter l’exploitation des bois, par exemple les défrichements partiels opérés pour ouvrir des tranchées, ou des ventes, pour ménager des emplacements destinés au dépôt des coupes. Les peines ne sont applicables qu’aux arrachis ou aux faits de défrichement qui ont un but de spéculation contraire à la conservation du fond en nature de bois. Les coupes à blanc étoc des bois résineux sont considérées comme des défrichements et soumises aux dispositions des articles 219 et suivants (art. 226). — Les propriétaires sont responsables et doivent être poursuivis directement à raison des défrichements illégaux opérés par leurs ouvriers, à moins qu’ils ne prouvent que le défrichement a été le résultat d’un cas fortuit ou d’un délit commis à leur insu, contre leur gré ou à leur préjudice. Le prévenu d’un défrichement indu ne peut faire valoir aucune excuse d’intention. Les défrichements ne peuvent plus, après 2 ans depuis qu’ils ont été consommés, donner lieu à une poursuite ; si le délit a été constaté, l’action doit être intentée dans les trois mois (art. 225).

Les déclarations qui doivent précéder le défrichement peuvent être sur papier libre ; elles doivent indiquer le nom, la situation et l’étendue du bois, être faites en double, et remises à la sous-préfecture ; le déclarant garde un des doubles après qu’il a été visé par le sous-préfet. Quand le préfet autorise le défrichement, sans déterminer la partie de bois à laquelle l’autorisation s’applique, le propriétaire peut la choisir. La signification d’une décision ministérielle refusant le défrichement doit, à peine de nullité, contenir la copie entière et certifiée de cette décision. On ne peut attaquer une décision de cette nature devant le conseil d’État.

La prohibition de défricher reçoit des exceptions ; le propriétaire est entièrement libre à l’égard des jeunes bois semés ou plantés depuis moins de 20 ans ; des parcs ou jardins clos et attenant aux habitations ; des bois non clos d’une étendue au-dessous de 10 hectares, lorsqu’ils ne font point partie d’un autre bois qui compléterait une contenance de 10 hectares, ou qu’ils ne sont pas situés sur la pente d’une montagne (art. 224).

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